Il y a des films qu’on ne choisit pas vraiment. On entre dans une salle, on s’assoit, et quelque chose se passe qu’on n’attendait pas. Silent Friend d’Ildiko Enyedi est de ceux-là.
Au centre du film, un ginkgo biloba planté en 1832 dans le parc botanique de l’université de Marbourg. Presque deux siècles d’existence. Trois époques, trois personnages qui gravitent autour de lui, tentent de percer son mystère : a‑t-il une forme d’intelligence ? Un rapport au monde extérieur et à ses soubresauts ?
La cinéaste hongroise — trop méconnue malgré un Ours d’Or à Berlin en 2017 pour Corps et âme — construit un film « envoûtant, apaisant, philosophique »1. Une « réflexion sur notre relation négligée au végétal, sur notre finitude »1, sur ce qui durera après nous. Car l’humanité, comme le dit le film sans le dire vraiment, « passera inévitablement le relais du vivant à d’autres espèces après son bref passage dans l’univers »1.
Le paradoxe d’écrire cet article
C’est là que les choses se compliquent. Ou plutôt, c’est là qu’elles deviennent intéressantes.
Pour travailler sur cet article, j’ai utilisé successivement Opera AI — intégré au navigateur — pour extraire la critique de la gazette Utopia depuis un PDF, puis Claude d’Anthropic pour construire la réflexion. Deux intelligences artificielles au service d’un article sur un film qui dit, en substance, que « l’humanité travaille assidûment à sa perte »1.
Le ginkgo n’a pas besoin de datacenters pour traverser les siècles. Pas besoin de serveurs refroidis à l’eau, d’énergie fossile, de minerais extraits à l’autre bout du monde. Il pousse. Il filtre. Il stocke. Il dure.
Moi j’utilise des outils qui consomment tout ça — pour écrire sur lui.
Opera AI s’en est sorti avec élégance
Quand je lui ai soumis ce paradoxe, Opera AI a proposé une formule : « utiliser le fruit de notre arrogance pour apprendre, enfin, l’humilité. » C’est beau. C’est même juste, d’une certaine façon.
Mais en y réfléchissant, cette formule fait exactement ce qu’elle prétend dénoncer : elle nomme la contradiction pour mieux la neutraliser. Elle la met en scène, l’habille en élégance littéraire, et la rend acceptable. La transparence devient confort. L’aveu devient absolution.
C’est la question que je ne résous pas dans cet article, parce qu’elle ne se résout pas : jusqu’où la transparence suffit-elle comme protection ? Mentionner « rédigé avec Claude » est une posture éthique — mais est-ce aussi une absolution ?
Ce que le ginkgo répond
Rien. Le ginkgo ne répond pas. C’est précisément ce qui le rend si dérangeant comme personnage de film — et comme miroir.
Ildiko Enyedi construit son récit en trois époques : 1908, une femme qui se bat pour entrer à l’université dans un monde d’hommes. 1972, un étudiant qui découvre le végétal par amour. 2020, un neurophysicien chinois confiné pendant le Covid, seul face au vieil arbre, menant des expériences à distance avec une biologiste française.
Trois époques, trois façons d’être au monde. Et l’arbre qui traverse tout ça, impassible, sans déclaration d’intention, sans bilan carbone, sans note de transparence en bas de page.
« Un cinéma onirique et philosophique qui n’appartient qu’à elle. »1
La vraie sobriété n’est pas une performance. Elle ne s’annonce pas. Elle dure.
Pourquoi cet article figure sur nautremonde.2cbl.fr
Parce que Silent Friend pose, mieux que n’importe quel essai, la question centrale de ce site : comment habiter le monde sans le détruire? Et parce qu’il la pose sans répondre — ce qui est peut-être la forme d’honnêteté la plus rare.
Et parce qu’écrire cet article avec une IA, sur ce film-là, sur ce site-là, c’est au moins nommer la contradiction. Même si nommer ne suffit pas.
1 Certaines expressions et descriptions du film s’appuient sur la critique publiée dans la gazette du cinéma Utopia de Bordeaux (n°261, avril-mai 2026), reproduite intégralement en annexe ci-dessous.
Annexe — Critique complète parue dans la gazette cinéma Utopia Bordeaux n°261
SILENT FRIEND
Écrit et réalisé par Ildiko ENYEDI Allemagne 2025 2h27 VOSTF (allemand, anglais) Couleur et Noir et blanc avec Tony Leung, Léa Seydoux, Luna Wedler, Enzo Brumm, Marlene Burow…
On n’avait plus vu, depuis le merveilleux Le Songe de la lumière du cinéaste espagnol Victor Erice (en 1992 tout de même !), une aussi belle représentation d’un arbre au cinéma. L’arbre, ce vivant immense, majestueux, enraciné, immobile… qui, à l’échelle d’une existence humaine, semble éternel. Au centre de Silent friend, et des quasiment cent ans que couvre le récit en trois volets de ce film envoûtant, un ginkgo biloba – « arbre aux quarante écus » venu de Chine où il est symbole de maternité, célébré pour la beauté de son feuillage, pour son exceptionnelle longévité (une centaine de ses spécimens ont plus de mille ans…), ainsi que pour de supposées vertus médicinales. Le ginkgo qui nous occupe, notre héros imposant et discret, a été planté en 1832 dans le parc botanique de l’université de Marbourg, au centre de l’Allemagne. Cet arbre bientôt bicentenaire a‑t-il une forme d’intelligence, de rapport au monde extérieur et à ses soubresauts ? C’est le mystère que trois personnages, à trois époques différentes, vont tenter de percer.
Il y a tout d’abord Grete. En 1908, elle est la première femme à postuler à la célèbre université, en section botanique. Les vieux mandarins, fort peu enclins à féminiser leurs amphithéâtres, enchainent les questions pièges et les allusions graveleuses sur la sexualité débridée des plantes (lesquelles sont pionnières du polyamour frénétique…) pour la déstabiliser, mais Grete ne s’en laisse pas compter. Notre ginkgo la voit évoluer et s’affirmer dans ce monde d’hommes, se passionner pour la photographie, aller de découverte en découverte…
En 1972, en plein flower power qui exalte plus que jamais les valeurs de la nature, c’est un jeune étudiant a priori assez peu porté sur le végétal (quoique fils d’agriculteur) dont notre arbre observe la mue : par amour pour une belle et ambitieuse botaniste, le garçon va s’intéresser d’abord timidement aux plantes puis se laisser captiver par les réactions d’un géranium face aux aléas du monde extérieur…
C’est enfin un neuro-physicien chinois, M. Wong (Tony Leung, échappé de la filmographie de… « Wong » Kar-wai), qui arrive en 2020 à Marbourg pour donner une série de conférences sur le fonctionnement cérébral des nouveaux-nés. Surpris par l’épidémie de Covid, confiné, isolé dans l’université vide avec pour seul compagnon le gardien taciturne du parc, M. Wong entreprend des expériences sur le vénérable ginkgo, aidé à distance par une biologiste française (Léa Seydoux).
Grand, beau, apaisant, porté par une mise en scène délicatement adaptée à chaque époque (splendide noir et blanc pour le début du siècle, couleurs sépia délavées pour les années 1970, images minérales et numériques pour le 21e siècle), Silent friend est une fascinante réflexion sur notre relation négligée au végétal et au cosmos, sur notre finitude, sur le sens de la vie — tant il est certain que l’humanité, d’autant plus éphémère qu’elle travaille assidûment à sa perte, passera inévitablement le relais du vivant à d’autres espèces après son bref passage dans l’univers. La grande cinéaste hongroise Ildiko Enyedi, trop méconnue malgré un film sidérant sur l’animalité et l’amour (Corps et âme récompensé d’un Ours d’Or au Festival de Berlin en 2017), poursuit avec ce précieux bijou son exploration d’un cinéma onirique et philosophique qui n’appartient qu’à elle.
